De nombreuses organisations sous-estiment l’impact de l’évaluation des emplois sur les décisions quotidiennes — jusqu’à ce que l’équité soit remise en cause, que la confiance s’érode ou que la performance décline. L’évaluation des emplois est souvent perçue comme un processus RH technique, revisité uniquement en cas de conflits salariaux, d’exigences réglementaires ou de transformations organisationnelles. En réalité, elle fixe les règles de l’équité, de la crédibilité et de la performance à long terme. À l’image des échecs, le succès dépend de la manière dont les décisions sont structurées et séquencées dans le temps.
Aux échecs, aucune pièce ne détermine à elle seule l’issue de la partie. La réussite repose sur la compréhension du rôle de chaque pièce, sur la capacité à stabiliser l’échiquier, à absorber la complexité, à expérimenter et à se transformer, tout en préservant les conditions de continuité du jeu. Les organisations font face à un défi similaire dans la gouvernance de la valeur des emplois.
Dans son principe, l’évaluation des emplois vise à déterminer la valeur relative des postes en fonction de leur contenu, de leurs responsabilités et de leur contribution à l’organisation. Ses objectifs — équité interne, cohérence des structures salariales et alignement avec les marchés du travail — sont bien établis.
Ce qui demeure souvent sous-estimé est le lien direct entre l’évaluation des emplois et la performance organisationnelle.
Les travaux en psychologie organisationnelle, notamment la théorie de l’équité, montrent que la performance est fortement influencée par les perceptions d'équité de traitement. Les individus évaluent l’équilibre entre ce qu’ils apportent et ce qu’ils reçoivent, en comparaison avec autrui. Lorsque des déséquilibres sont perçus, la motivation diminue, la confiance s’érode et la performance collective se dégrade.
Nos travaux récents sur la psychologie des incitations (2024) confirment ce constat : l’équité perçue constitue un levier d’engagement plus puissant et plus durable que les seuls mécanismes financiers. Lorsque les collaborateurs comprennent pourquoi certains emplois sont valorisés différemment — et perçoivent le système comme cohérent et transparent — les frustrations diminuent et l’effort collectif s’intensifie.
Dans cette perspective, l’évaluation des emplois n’est pas une contrainte administrative. Elle constitue un socle de la performance durable. La structure et la clarté ne freinent pas la performance : elles la rendent possible. Ce constat vaut aussi bien pour les institutions publiques que pour les entreprises privées.
Cette dynamique est renforcée par l’essor de la transparence. Ce qui relevait autrefois d’une « boîte noire » RH est désormais observé par les collaborateurs, les partenaires sociaux, les autorités de régulation et le public. Les organisations sont de plus en plus interpellées non seulement sur leur politique salariale, mais sur ses justifications. Dans ce contexte, l’évaluation des emplois ne peut plus être laissée à la seule fonction RH. Elle relève pleinement de la gouvernance de l'organisation.
Le principal défi auquel sont confrontées les organisations aujourd’hui n’est pas l’absence de méthodes d’évaluation. Il réside dans le manque d’une logique partagée sur la manière dont les décisions sont prises, ajustées et justifiées dans le temps.
Les emplois évoluent en permanence. De nouveaux rôles émergent. Les responsabilités se transforment progressivement. Des adaptations locales s’accumulent. Pourtant, l’évaluation reste souvent traitée comme un exercice ponctuel, plutôt que comme un système devant être activement piloté.
L’analogie avec les échecs propose une grille de lecture utile — non comme une métaphore abstraite de la complexité, mais comme une grammaire des mouvements organisationnels. Aux échecs, chaque pièce remplit une fonction spécifique. Certaines structurent le jeu. D’autres absorbent la complexité. D’autres encore explorent l’incertitude. Une pièce garantit la continuité de la partie. L’évaluation des emplois fonctionne de manière comparable.
L’évaluation des emplois est souvent réexaminée sous contrainte : pression réglementaire, tensions sociales ou conflits salariaux. Les dirigeants qui l’abordent sous cet angle en sous-estiment le potentiel stratégique.
En réalité, elle constitue l’un des rares mécanismes permettant de transformer la structure en équité, et l’équité en performance collective. Elle exige une véritable orchestration : savoir quand stabiliser, quand adapter, quand expérimenter et quand transformer à grande échelle, sans jamais perdre de vue l’équité comme condition de continuité.
À l’heure de la transparence croissante et des attentes renforcées, l’appropriation de l’évaluation des emplois par la direction stratégique et les organes de gouvernance n’est plus optionnelle. Les organisations qui la considèrent comme un système vivant — et non comme une classification figée — renforcent leur crédibilité, consolident la confiance et améliorent durablement leur performance.
En ce sens, l’évaluation des emplois ne consiste pas à réussir un coup isolé. Elle repose sur la capacité à maintenir une stratégie cohérente, au service conjoint de l’équité et de la performance organisationnelle.