Charge de travail en hausse, moyens financiers limités et manque de personnel qualifié : les communes suisses subissent une pression multiple. Dès 2023, PwC avait montré que le secteur public devait s’attendre à une pénurie importante de personnel qualifié d’ici 2030. Une enquête récente menée auprès de 382 communes indique où la pression est la plus forte, comment les communes réagissent et quelles options d’action se dessinent. L’accent est mis sur la pression organisationnelle, la pénurie de personnel qualifié et des modèles de soutien viables.
Pour obtenir une image plus précise de la situation, nous avons interrogé au printemps 2026 un total de 382 communes de 25 cantons et de trois régions linguistiques. L’enquête portait sur leur situation financière, leurs défis organisationnels et la disponibilité de personnel qualifié. Les réponses proviennent d’un large éventail de communes suisses : près de la moitié des communes participantes comptent moins de 2’000 habitantes et habitants, un quart plus de 5’000. Deux tiers des réponses proviennent de Suisse alémanique, 23% de Suisse romande et 10% de Suisse italienne. Les cantons les plus représentés sont Berne (64 communes), Argovie (45), Vaud (43) et le Tessin (34).
L’analyse montre clairement que la pression organisationnelle est actuellement encore plus forte que la pression financière pour de nombreuses communes. 89% font état de charges organisationnelles, 83% de défis financiers (voir figure 1). Le regard se déplace ainsi des seules questions budgétaires vers la manière dont les communes pourront assumer leurs tâches à l’avenir.
Figure 1 : Pression financière et non financière en comparaison
(% des communes, N = 382)
Le besoin d’action est particulièrement marqué dans l’informatique et la cybersécurité. Près de deux tiers des communes (63%) mentionnent des défis dans ce domaine. Ensuite viennent des thèmes centraux liés au personnel : la dépendance de personnes clés (44%), le risque de perte de connaissances (32%) ainsi que la fluctuation et la pénurie de personnel qualifié (28%) (voir figure 2). Ces résultats montrent qu’il ne s’agit pas seulement de pénuries ponctuelles, mais aussi de la capacité d’action à long terme des administrations.
Figure 2 : Répartition des défis organisationnels et non financiers
(nombre de mentions, N = 382, choix multiples, 870 mentions au total)
Plus d’une commune sur deux (55%) ressent déjà les effets de la pénurie de personnel qualifié. Ce qui surprend, c’est l’endroit où cette pénurie se manifeste le plus fortement : non pas principalement dans des domaines comme les soins ou l’éducation, mais au sein même des administrations communales. Les postes les plus difficiles à pourvoir se situent dans la construction et la planification (46%), dans la chancellerie communale (45%) ainsi que dans le domaine financier (28%). La recherche de cadres reste particulièrement exigeante : un poste de cadre sur quatre demeure vacant pendant plus de six mois. Parallèlement, des différences régionales nettes apparaissent. Alors que 82% des communes du canton de Zurich sont touchées par la pénurie de personnel qualifié, cette proportion est de 28% dans le canton de Vaud (voir figure 3).
Figure 3 : Part des communes confrontées à une pénurie de personnel qualifié par canton (Oui + Partiellement)
(*Les cantons comptant quatre réponses ou moins ne sont pas indiqués en raison du faible nombre de cas. **Le canton de Glaris n’était pas représenté dans l’enquête.)
Les causes de la pénurie de personnel qualifié vont bien au-delà de problèmes de recrutement à court terme. En tête figurent le manque d’expertise (49% des communes concernées) et les évolutions démographiques (43%). La flexibilité et les modèles de travail sont cités nettement moins souvent, avec 16% chacun. Des salaires plus élevés ne suffisent manifestement pas non plus à résoudre le problème : la rémunération n’arrive qu’en quatrième position, avec 34% (voir figure 4). La pénurie a déjà des effets sur la qualité du service. Les communes concernées évaluent cet impact à 2,85 points sur 5. Cela montre que la pénurie de personnel qualifié ne reste pas cantonnée à l’administration.
Figure 4 : Principales causes de la pénurie de travailleurs qualifiés
(nombre de mentions, N = 209 communes touchées par la pénurie de personnel qualifié, choix multiples, 472 mentions au total)
De nombreuses communes ont déjà réagi. Pourtant, plus de la moitié des mesures mentionnées restent réactives. Des projets sont reportés, des heures supplémentaires sont effectuées ou des collaboratrices et collaborateurs sont affectés en dehors de leur domaine de compétences initial. Les grandes communes mettent certes globalement en œuvre davantage de mesures, mais n’agissent pas pour autant automatiquement de manière plus stratégique. Au contraire : dans les communes de plus de 20’000 habitantes et habitants, la part des mesures réactives atteint 59%, contre 50% dans celles de moins de 2’000 habitantes et habitants. Les approches structurelles telles que la collaboration intercommunale ou la numérisation restent jusqu’à présent l’exception. Il est par ailleurs particulièrement frappant que 31% des communes concernées indiquent ne prendre aucune mesure. C’est précisément là que réside un risque : si la pression continue d’augmenter, les mesures d’allègement à court terme ne suffiront guère à elles seules.
« De nombreuses communes ont déjà externalisé ou regroupé certains domaines d’activité : informatique commune, notariat, office des poursuites, services d’archivage. »
C’est pourquoi de nombreuses communes ne cherchent pas seulement des solutions en interne, mais font aussi appel de manière ciblée à un soutien externe. 65% des communes interrogées ont déjà eu recours à une aide externe ; parmi les communes fortement touchées par la pénurie de personnel qualifié, cette proportion atteint même 86% (voir figure 5). Le déclencheur le plus fréquent est la pénurie de personnel qualifié elle-même, suivie des absences du personnel. Le manque de savoir-faire joue en revanche un rôle nettement moins important. Le soutien externe est donc surtout recherché lorsque le personnel et les capacités font défaut et que l’administration doit être rapidement déchargée.
Figure 5 : Proportion du soutien externe due à la pénurie de travailleurs qualifiés
( % de municipalités par groupe, N = 382)
Le mode d’acquisition montre également l’ampleur de la pression à agir : environ 60% des communes qui recourent à un soutien externe attribuent ces mandats de gré à gré. Les communes recherchent donc souvent des solutions rapidement disponibles et capables d’apporter un allègement immédiat. Cela se reflète aussi dans les critères de décision : avec 78%, la disponibilité est de loin le principal motif de recours à un soutien externe, avant même la pression temporelle et les coûts.
Pour de nombreuses communes, l’allègement à court terme est d’abord prioritaire. Dans le même temps, l’enquête montre que le soutien externe n’est pas uniquement perçu comme une solution d’urgence. 70% des communes peuvent envisager l’externalisation, dont deux tiers déjà au cours des trois prochaines années. L’accès à des compétences spécialisées est particulièrement attractif : 71% y voient le principal avantage de l’externalisation et des services gérés. Des réserves subsistent toutefois, notamment concernant la dépendance vis-à-vis du prestataire, suivie des coûts, de la perte de contrôle et de l’acceptation politique (voir figure 6). C’est précisément le point de départ du deuxième article de blog : quels modèles apportent un allègement tangible et renforcent les communes sans affaiblir leur capacité de pilotage ?
Figure 6 : Avantages vs. préoccupations de l'externalisation et des services gérés
(% des communes, N = 382, choix multiples, 838 mentions au total (avantages) et 986 mentions au total (préoccupations))
« La pression est bien réelle. Les communes qui regroupent leurs forces gagnent en flexibilité et renforcent leur marge de manœuvre. »
L’enquête le montre clairement : de nombreuses communes font face à des défis exigeants. La pression financière, les charges organisationnelles et la pénurie de personnel qualifié apparaissent rarement isolément ; elles se renforcent souvent mutuellement. Là où plusieurs enjeux se cumulent, il devient essentiel de développer suffisamment tôt des solutions adaptées. À cela s’ajoute le fait que de nombreuses causes de la pénurie de personnel qualifié agissent sur le long terme, tandis que les attentes de la population envers des services rapides et numériques continuent d’augmenter.
C’est aussi une opportunité. Les communes qui investissent dès maintenant dans la collaboration régionale, la numérisation et le transfert ciblé de connaissances renforcent leur capacité d’action et se donnent une plus grande marge de manœuvre pour l’avenir. Les pénuries actuelles peuvent ainsi donner naissance à de nouvelles formes de collaboration et à des modèles administratifs plus efficaces. Nous montrerons dans le deuxième article de blog quelles approches concrètes sont possibles. Nous y examinerons les options d’action à la disposition des communes, les modèles d’externalisation et de services gérés porteurs d’avenir, ainsi que la manière d’apporter un allègement sans affaiblir la capacité de pilotage des communes.
Par taille de commune :
Par région linguistique :
Par fonction :
Jen Frei